RETRAITE « ACTIVE » : UN PARADOXE DU TEMPS PRESENT !

Blues, travail de deuil, puis rebond : un cheminement fréquent qui mène à un nouvel équilibre de vie, alliant plaisir et engagement social

Par Roger Miglierina.

Les premiers temps de mon « retrait », j’étais un peu énervé par ce nouveau statut, surtout à cause de l’effet miroir : mes enfants, mon entourage, mes ami(e)s… « ah ! le pied ! maintenant tu vas pouvoir te la couler douce, voyages, loisirs, la belle vie ». Enervé aussi par des détails, comme la rubrique « Retraités » du journal de ma commune : on y invitait les hédonistes seniors à telle sortie, voyage, activité régulière de pétanque, de bridge, de belotte, de thé dansant, etc.

Je m’en ouvrais à certain(e)s élu(e)s du conseil municipal : n’y avait-il pas mieux à faire pour l’image de marque des seniors ? Ne pouvait-on, à côté de ces offres de plaisirs qui enfermaient les « vieux » dans un ghetto artificiel, montrer qu’ils pouvaient aussi participer à la vie locale, remplir quelques missions citoyennes utiles pour la collectivité ? Silence radio. Certain(e)s m’ont même déclaré doctement qu’il ne fallait pas ouvrir la boîte de Pandore et laisser planer le doute sur des activités bénévoles des seniors qui pourraient permettre aux pouvoirs en place de s’exonérer de créer des emplois salariés pour les jeunes…

Pourtant j’avais bien préparé mon départ, je crois. J’avais capitalisé le nombre d’annuités requises, fixé ma date de départ, fait effectuer par mon service social des simulations financières qui me permettaient de vivre correctement. Je n’avais pas un, mais mille projets et ne craignais pas, comme d’autres, l’ennui.

Dans l’année qui avait précédé mon départ, j’avais candidaté à un stage sur la préparation à la retraite organisé par la DRH de mon entreprise. J’avais alors découvert la médiocrité de ce type de « formation » qui se situe dans des « démarches mortifères » pour reprendre l’expression favorite d’un de mes amis spécialiste de ces questions. On y « prépare » les futurs ayants droit à : la diminution de leurs futurs revenus, les questions de succession et de donation (présentées par un notaire !), les questions de santé (les risques surtout !), le grand âge, la dépendance… Il m’a fallu rencontrer plus tard l’association Retraites actives pour découvrir une vision positive, un nouveau projet de vie qui étaient confusément en moi, mais que j’ai pu enfin formuler clairement.

Mais je n’ai pu échapper, comme beaucoup de gens sans doute, à cette angoisse de la fin de fonction et au blues de la première année de désinsertion ! J’avais un poste passionnant, dans un grand service public. Mon supérieur hiérarchique m’avait juste demandé de reporter mon départ de 6 mois, afin de terminer un cycle de travail en cours, permettre de recruter mon successeur et de lui passer le relais. Et j’avais accepté sans hésitation. Plus le jour J approchait, plus je sentais monter en moi l’angoisse de tout mettre au clair, classer les dossiers, terminer des actions programmées, rédiger des mémos de projets d’actions futures… laisser une « mémoire » pour la suite. Cette tension a même contribué à dégrader les relations au sein de mon équipe. « Ils/elles » avaient hâte de me voir partir ! Un psychanalyste ne sera pas étonné par cette relation : le travail de deuil était commencé !

Bien entendu, rien ou presque ne fut mis en place pour recruter mon successeur. Je disparus à la hâte au début de l’été, comme pour un banal départ en vacances, et j’attendis en vain qu’on me demande de passer de temps à autre pour coacher le nouvel arrivant… Je ne fus même pas averti de son installation, et il ne fit rien pour me contacter. On imagine la parano qui s’installa en moi ! Je n’avais pas vu venir le complot, etc.

Ce scénario, malheureusement pas unique, doit parler j’imagine à de nombreux lecteurs. L’heure est à la discussion sur l’avenir des retraites, et on met souvent en avant le scandale de l’emploi des seniors de plus de 50 ans, trop souvent considérés comme peu productifs, coûteux, démotivés et donc candidats au chômage de longue durée et à la retraite anticipée.

Je ne crois pas être un cas isolé en affirmant que la période de deuil dure de 6 mois à un an avant de rebondir. On ne peut empêcher le spleen de s’installer. Certes, il est délicieux de pouvoir enfin écouter tranquillement les infos à la radio, le matin, en pyjama, paresseusement installé devant un bon café et de faire traîner le petit-déjeuner jusqu’à une heure indue, en songeant qu’il y a peu de temps encore, on regardait sa montre anxieusement pour ne pas louper le train de 8h45 à Montparnasse !

Mais peu à peu le sentiment de désinsertion, d’isolement s’installe. On vit à contre-courant : c’est délicieux de ne plus faire la queue, de ne plus rouler dans les embouteillages. En contrepartie, on perd le sens du réel, les repères courants, on ne perçoit plus les évolutions.

J’ai eu la chance de rebondir posément, mais après avoir clarifié mes projets de vie, après cette période troublée mais nécessaire. Au hasard d’un forum des associations dans ma ville, j’ai été séduit par une grande association, France Bénévolat, qui recrutait des bénévoles dans toutes les classes d’âge (mais principalement chez les nouveaux retraités, disposant de plus de temps). Le projet me semblait novateur et généraliste : organiser la rencontre entre des personnes qui, comme moi, voulaient donner un peu de temps pour une action utile et intéressante, et des associations qui avaient besoin d’aide.

Il fallait en somme organiser une sorte de bourse du bénévolat. Avant cette rencontre, je ne m’étais jamais posé cette question. Je pensais que chaque association s’en sortait tant bien que mal, en faisant appel à ses adhérents ou grâce au bouche-à-oreille. En intégrant France Bénévolat, je réalisais d’une part combien les associations (plus d’un million en France) représentaient un impact social et économique dans le paysage, et d’autre part combien leurs projets et objectifs étaient riches et divers.

Cet engagement, je l’ai voulu mesuré, limité dans mon emploi du temps et surtout agréable à effectuer. Je ne souhaite plus me laisser dévorer par un projet, mais j’ai aussi conscience qu’il faut faire les choses sérieusement. Je redécouvre donc ma liberté, la bonne gestion du temps, le bonheur de faire des choses en harmonie avec mes valeurs, en harmonie avec mes nombreux autres projets et désirs.

En même temps, je m’enrichis énormément à travers de nouvelles connaissances théoriques sur le monde associatif et je fais des rencontres qui auraient été impossibles avant : dans tous les milieux sociaux, des élus, des animateurs de quartier, des gens passionnés qui demandent des conseils, qui suscitent mon enthousiasme. Auparavant j’avais le sentiment d’avoir le « nez dans le guidon » et de ne fréquenter qu’un seul type de personnes.

Etant issu de la mouvance « GRH » (gestion des ressources humaines), je peux tout à la fois utiliser mes compétences antérieures et réaliser soudain qu’on ne dispose pas des mêmes « leviers » en face d’un bénévole : ce dernier n’est pas lié par un contrat de travail avec l’entreprise associative, il se mobilise si le projet le satisfait et peut partir du jour au lendemain. C’est pourquoi le recrutement d’un bénévole requiert une approche, une pédagogie innovante. Cet élargissement, cette « valorisation » de mes compétences antérieures me conduisent à une réflexion profonde sur le malaise des entreprises aujourd’hui et me rapproche du monde des actifs.

Certain(e)s penseront que je cherche à me dédouaner et qu’une once de culpabilisation m’habite encore, au point que j’aie envie de solder ma « dette » sociale. Pourquoi pas ? La société actuelle me dérange parfois dans sa posture exclusive du « j’ai des droits », et une civilisation ne peut tenir qu’en prônant l’équilibre vital droits-devoirs.

C’est peut-être dans cette ligne que je pourrais conclure : la vie nouvelle qui s’ouvre aux retraités est un moment exceptionnel qui permet la prise de recul, la réactivation de nos mémoires, de temps difficiles ou heureux à travers lesquels nous avons dû tricoter notre chemin, douter, remonter le rocher de Sisyphe mille fois. Pourquoi ne pas profiter de ce forum inauguré par Retraites Actives pour échanger des visions du monde, prendre des initiatives audacieuses, recréer un collectif actif ? Bien sûr, on peut continuer à jouer à la belote, je ne suis pas sectaire. Mais la diversité c’est aussi la vitalité !

pour me contacter : rogermiglierina2@gmail.com

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