FEMMES AU TRAVAIL, FEMMES EN RETRAITE
Par ., le jeudi 17 décembre 2009 à 17:14 | Textes
Sur ce « je ne sais quoi de transformation » après 18 mois de retraite : nouveau rapport au temps et émancipation sociale
par Catherine P.
Je parlerai d’abord plus de façon collective, puis ensuite, modestement, plus de ma propre expérience depuis dix-huit mois, que je ne peux bien sûr pas généraliser.
Et en commençant par ce fameux travail, en enfonçant un peu des portes ouvertes…
Les personnes, dans notre société et sans doute un peu partout se définissent énormément par leur travail : il est très difficile par exemple, dans un stage de n’importe quoi qui n’a rien à voir avec le travail, d’éviter (et de résister !) à la question « et toi, que fais-tu comme métier ? », tellement cela définit le niveau social, le niveau d’engagement dans la vie, les compétences, les centres d’intérêts, les savoir-faire et la raison d’être sociale.
Mais pour les femmes de ma génération, c’est encore beaucoup plus (je vais beaucoup, bien sûr, parler en tant que « femme », ce n’est pas, contrairement à ce qu’on me dit immédiatement, une position féministe, le féminisme c’est les conclusions qu’éventuellement on en tire… C’est juste que c’est mon existence, et que, comme dit le vieux Jean-Paul, l’existence précède l’essence !
J’en reviens à mes brebis, donc : on est très nombreuses — d’origines différentes, d’histoires de vie différentes — à avoir reçu de nos mères le même discours sur la nécessité de travailler, d’avoir l’indépendance économique avant tout : elles, elles ne travaillaient pas ou mal, elles se situaient mal dans une transformation qui n’était pas encore pour elles, mais dont elles sentaient l’importance, elles haïssaient le fait de rester à la maison. Pour la mienne, entre autres semblables, s’ajoutait un discours sur « pour t’en tirer sois comme un homme », discours qui était faux, et je pense que maintenant il est complètement dépassé ou en train de l’être, mais qui mine de rien a eu des conséquences énormes sur une partie de ma génération, sur le volontarisme, et sur le fait de rentrer dans le monde des hommes avec les critères qu’ils nous imposaient au lieu de se revendiquer différentes et porteuses d’un autre mode de fonctionnement. (Mais peut-être ne le pouvions-nous pas, il fallait en passer par là.) Voir certains bouquins sur les femmes dans l’entreprise par exemple. Il est sûr que si on posait la question à ces femmes qui étaient nos mères : « si c’était à choisir, choisirais-tu d’être une femme ou un homme ? », elles répondaient d’une seule voix « être un homme bien sûr ! » — comme sans doute doivent continuer de répondre les Afghanes — tant elles ressentaient encore l’injustice de leur vie (manque de droits, tutelles masculines, etc.). Maintenant, chez nous du moins, la même question amène une réponse qui s’assume beaucoup plus en tant que femme. Encore maintenant, néanmoins, l’absence de boulot amène des femmes battues à subir leur sort sans s’en aller, il ne faut pas l’oublier.
Elles avaient donc raison ces mères ; oui sur la première affirmation : « La liberté commence par le travail salarié » ; non sur la deuxième : « Renie tout ce qui chez toi rappelle les femmes que nous sommes : la maison, les enfants, l’amour c’est des conneries (je n’invente rien !), ta pensée ne vaudra jamais rien, fonctionne comme les hommes, et arrive à être comme eux. »
Dans la situation où nous étions — filles de l’après-guerre, très peu représentées dans les boulots valorisants, très peu représentées ou pas du tout dans les grandes écoles, destinées encore plus que maintenant à être reléguées dans les petits boulots, n’ayant connu que des hommes, nos pères, qui ne savaient pas faire cuire un œuf (en tout cas le mien !) —, ce discours a eu une immense résonance bien sûr, car nous avions tous les combats à mener : d’une part il fallait s’imposer dans le monde des hommes, et dès qu’on aspirait à avoir un travail — non pas de « pouvoir » mais de responsabilité — ce n’était pas de la tarte, et il fallait qu’on soit dix fois meilleures qu’un mec moyen ; et d’autre part, contrairement à ce que nos mères rêvaient pour nous, nous voulions des enfants, des enfants désirés, alors qu’elles les avaient subis, et souvent mal digérés. Il y avait donc alors à lutter contre l’hypocrite « les enfants d’une mère qui travaille ne sont pas heureux », venant d’elles, et à faire admettre au mec qui éventuellement partageait notre vie que, travaillant tous les deux, on partageait la responsabilité de la maison tous les deux, et ça, malgré les apparences, je pense que nous n’y sommes jamais arrivées, mais peut-être cela vient de nous, j’y reviendrai.
Ça fait cliché de dire qu’on s’est battues sur tous les fronts, mais ce qu’on dit moins c’est que l’on s’est beaucoup battues contre nous-mêmes. On savait qu’on avait à lutter en nous-mêmes contre des choses qui nous faisaient tort, du moins on l’avait intégré — « l’éternel féminin », pour faire vite — et on s’est quelquefois trompées de combat. J’y reviendrai aussi.
Donc, avec tout ça, on arrive maintenant à la retraite. Pour celles, majoritaires, qui ont réussi ces combats – et pour moi cela ne concerne pas seulement celles qui ont un poste reconnu et de prestige, mais aussi les syndicalistes, mais aussi les femmes dans les bureaux, dans les usines, qui ont « fait quelque chose » vis-à-vis des autres, qui ont existé fortement socialement —, on se définit encore plus qu’un homme par cela ; c’est notre victoire. Il y a donc, même si on est fatiguées du travail, une peur du « rien », une peur de retourner au statut de nos mères qui n’étaient « rien », une peur du vide, de lâcher son identification, non seulement pour soi-même, mais dans la tête des autres .
J’ai l’air d’avoir fait une longue digression, elle a à voir avec ce qui suit : les remarques ci-dessus sont aussi le fruit de discussions avec des femmes de ma génération — et avec mes filles, justement, au sujet des mères de leur mari et compagnon respectifs : car cette troisième génération, nos filles, qui ont eu dans leur couffin un certain nombre de choses (la contraception, la mixité des écoles, la bénédiction admirative de leurs mères (!), le droit de se mettre en pantalon et l’égalité des droits, au moins sur le papier) et pour qui tout n’est pas encore facile, loin de là, ne comprennent pas bien comment c’était avant, et comment tout ça nous a façonnées. On en arrive à la 4e génération, et là, comme grand-mère, j’en ai des choses à dire !
Bon : je reprends le fil, car il y a un fil …
On en arrive donc à la retraite, pour celles qui en acceptent l’échéance.
De deux choses l’une : soit on se jette à corps perdu dans des activités type bénévolat ou association, qui quelque part recréent cette « existence et reconnaissance sociale », quitte à en baver, parce qu’au fond, on en avait marre, archi-marre de tous ces mécanismes humains et sociaux de l’entreprise, de tous ces comportements, et que c’est pour cela qu’on était contente, au fond, de s’arrêter ; et que tous ces comportements on va les retrouver dans la vie associative : déresponsabilisation des uns, prise de pouvoir des autres, ragots, etc. On n’est pas vraiment en rupture avec le passé, on a l’impression d’être plus libre, mais on prend le risque de continuer à être contrarié, stressé, découragé…
Soit on prend une voie beaucoup plus difficile en apparence (et en réalité d’ailleurs), mais qui est aussi une voie de confiance et d’espoir : confiance dans le fait qu’une autre étape s’ouvre dans notre vie et que la retraite n’est pas une fin, mais peut-être un début ; espoir que l’on peut encore trouver des voies pour changer les choses en profondeur, nous qui avons connu, hommes et femmes sur ce plan, bien des échecs. C’est la voie de la vie, de l’invention, de la « créativité » dont parle Pinkola Estès, on rassemble ses os — des os qui ont beaucoup marché, beaucoup porté — et on repense tout. Cela ne veut pas dire qu’on ne garde pas une activité sociale à laquelle on accorde du sens.
La forme que chacun y donne peut être différente. Mais tout cela ne peut être qu’une conséquence du « quelque chose » que je vais tenter d’expliquer, et par lequel il faut passer.
Pour être plus claire et plus modeste aussi, je vais tenter maintenant de l’expliquer à partir de moi seule.
Le « quelque chose » qui permet une transformation …
Pas facile :
1) Cela a beaucoup à voir avec le temps.
On avait évoqué la question du temps dans le stage de Retraites actives, et je reprends à mon compte après dix-huit mois ce qui en avait été dit : oui, il faut continuer à être « actif », à se faire des plannings ; oui, il faut faire attention à ne pas se laisser gangréner par cette redoutable élasticité du temps, qui fait qu’on met trois fois plus de temps à faire quelque chose qu’on faisait en travaillant sans y penser. « Perdre son temps » de cette façon est négatif, le temps est précieux et quand on se laisse glisser, on va vers l’ennui.
Par contre… il faut se garder du temps « pour rien », ce qui n’est pas paradoxal, car c’est un temps actif (je vais essayer de l’expliquer), il faut reprendre la main sur la gestion de son temps, non pas seulement en se faisant des plannings… mais en se donnant la possibilité de ne pas les suivre ! Je vais être concrète : petit à petit, on prend l’habitude de ne plus jamais courir après un métro ou un bus : on prend le suivant pour avoir de la place – du coup, les transports deviennent aussi joyeux que si on était dans une ville étrangère ; quelquefois on monte dans un bus qui fait un grand crochet par rapport à notre trajet prévu, simplement parce qu’il fait soleil et qu’on n’a pas envie de prendre le métro ; quelquefois on descend du bus — ça, c’est les jours de grand soleil ! — et on s’arrête carrément pour s’allonger sur une pelouse dans un jardin.
On modifie ses plannings selon la météo : on a un certain nombre de choses à faire dans la semaine, faisons-les, mais rien n’empêche de modifier les jours s’il pleut. Un jour on se sent en forme pour faire ceci, l’autre jour plutôt pour sortir, etc. Par moments on s’assied sur son canapé, on regarde sa maison et on ne fait rien, on réfléchit (je vais y revenir) ; pendant les voyages en bus on regarde, on voit le cafetier qui astique son zinc, la petite boutique qui vend des peignes — tiens, il faut que je m’en souvienne et que je revienne là — et à l’intérieur du bus, la maman avec une poussette qui se fait insulter par un gros con, on voit tout ça, au lieu de penser « bon, je suis un peu en retard, il faut quand même que je passe dans mon bureau parce que je n’ai pas le dossier, et à la réunion, il ne faut pas que j’oublie de dire ça et ça, et je n’ai plus rien au frigo pour ce soir, il faut que j’essaie de ne pas sortir trop tard »; sur la pelouse du jardin, en fermant bien les yeux on peut se croire à la plage, et on laisse aller le cerveau : des tas de petites choses émergent alors, des petites contrariétés pas traitées, des souvenirs, des moments heureux qu’on se repasse (parce que sinon ils passent trop vite), etc. ; c’est une ouverture vers le monde et aussi une ouverture vers soi.
Ce n’est peut-être qu’un moment pour repartir vers une plus grosse activité, mais il est aussi nécessaire que le temps qu’il faut, après une séparation sentimentale, avant d’en reprendre une autre pour éviter les mêmes erreurs – si je peux me permettre la comparaison !
2) On se détricote, on se déconstruit alors, petit à petit : c’est un processus difficile
Car après un temps suffisamment long de ces très mauvaises habitudes (!), on s’aperçoit que les choses qui nous pourrissaient la vie s’éloignent, bien sûr, et on s’aperçoit qu’on a changé : mais pour ça, il faut accepter de laisser ce temps « pour rien » nous parler, et c’est quelquefois très angoissant.
C’est que, bien sûr, quand on quitte l’hyperactivité dans laquelle on a été – parce qu’on y a été obligé quelque part (voir ci-dessus), mais aussi au bout d’un moment à laquelle on s’accroche —, on ne permet absolument pas à son cerveau de faire émerger autre chose que ce qui sert à l’action, une action déjà formatée soit par une situation sociale – boulot par exemple — soit par une pensée personnelle très ancienne, qu’on n'a pas le temps, justement, de remettre en question : on fonce, on réagit, on assure, on vit à « mille à l’heure », on aime ça quelquefois, on se prend des décharges d’adrénaline et de stress, et puis parfois on est fatigué, mais on sait que si on libère ce qu’on a mis de côté dans je ne sais quel lobe pariétal, ça risque de remuer sévère.
Il y a un temps pour tout : un temps pour apprendre beaucoup de choses quand on est jeune, un temps pour « faire » avec euphorie quand on est (enfin) jeune adulte. Pour moi, le temps de la « pensée active » ne peut venir qu’après, peut-être avant la retraite pour certains, mais en tout cas avec une certaine maturité et du recul.
C’est laisser vivre ce qui doit vivre et mourir ce qui doit mourir.
C’est un temps où l’on arrive à s’aimer assez (et Dieu sait que pour une femme c’est un long chemin), pour s’autoriser à penser soi, toute seule, se mettre devant le monde et se dire : je suis une femme, qu’est-ce que j’en pense ? Comment est-ce que je me suis fait avoir jusque-là ? Quelle pensée était vraiment la mienne, et quelles pensées ai-je relayées alors que je ne suis plus du tout d’accord ? Quels sentiments ai-je refoulés ? Et de s’autoriser à libérer son intuition, à l’écouter, même si on la modère de raison.
C’est dans ce sens que je dis que toutes les femmes sont philosophes : toutes les femmes pensent, beaucoup ; très peu s’écoutent dans ce qu’elles pensent ; quasiment aucune ne se sent légitime à l’exprimer en dehors de son cercle de copines (ou harem…).
Pour des femmes très contraintes dans leur condition comme il y en a beaucoup dans le monde, la pensée se fait en parlant, dans des travaux collectifs, en roulant le couscous ou en faisant des poteries, des « travaux de femmes », et bien sûr elles n’ont pas la parole en dehors d’elles-mêmes, mais elles ont gardé très fortement la partie féminine d’elles-mêmes – et pour cause, les pauvres.
Mais pour la femme occidentale il y eu d’autres pièges : pour y arriver, elle s’est reniée aussi, elle a dû adopter, quoi qu’elle ait fait, la pensée d’autres qu’elle-même : elle a intégré que l’histoire est une histoire d’hommes, que l’économie est faite de l’activité des hommes, que la philosophie n’est qu’un discours et jamais faite de sensibilité et d’expérience.
Qu’elle devait s’adapter au monde tel qu’il était, comme le cadet d’une famille qui naît avec un grand frère sans connaître autre chose ! On lui a fait sa place à l’avance.
Quand on laisse arriver à soi du temps, la « pensée-à-soi » reprend le dessus ; ce qu’on trouvait déjà dérisoire au quotidien, en le vivant, nous paraît carrément risible, voire surréaliste. Comme on n’est plus que de soi à soi on se dit la vérité, pour cruelle qu’elle soit ; les barrières tombent, on n’a plus à assurer ou à paraître ceci ou cela pour se défendre. On est beaucoup plus libre bien sûr de dire ce qu’on veut. Mais pour cela, il faut donc ce temps. Qu’a été pour moi cette déconstruction ? Elle n’est pas finie, elle ne fait que commencer.
Elle n’est pas due qu’à la retraite, mais à un certain nombre d’événements qui me sont arrivés avant et qui m’ont bousculée. Mais la retraite et le temps que j’ai soustrait à l’activité m’ont permis de vivre les choses autrement et d’aller plus loin, je pense : à force de réfléchir tout le temps — car en fait ce « temps pour rien » n’est que du temps de réflexion, on ne peut pas empêcher le cerveau de tourner — je me suis autorisée à penser complètement librement et à, du coup, m’accepter assez pour avoir le courage de le dire.
Je suis devenue accro au « temps-pour-rien » — j’espère ne pas finir comme le personnage de Oh les beaux jours de Beckett ! Mais plus sérieusement…
Ça m’a apporté des choses tout à fait personnelles, comme le fait de se retrouver dans le monde autrement. Pas besoin d’un retour à la campagne pour retrouver le monde. On peut aussi se dire que c’est l’automne en regardant les feuilles tomber en ville, et accorder son rythme à la nouvelle saison. Le monde redevient premier, on ne marche plus sur sa seule volonté quoiqu’il arrive. On peut aussi trouver des plaisirs, de mille façons, dans une journée. Mais ce qui me semble plus important c’est que cela apporte aussi une transformation de sa manière de penser, parce qu’on n’est plus contraint par aucune « image » nécessaire.
En vrac, pour moi, ça veut dire :
Que par exemple il m’était fondamental de faire le ménage, de ranger, d’organiser la maison, etc., et que ça me fait plaisir, parce que la maison est le lien affectif et la façon que j’ai aussi de m’exprimer ; que je l’avais toujours fait, mais en renâclant, parce qu’obsédée par le fait que les tâches, quand j’étais en couple, devaient être partagées ; or elles l’étaient matériellement, de fait, le père de mes enfants, militant de 68, se serait senti lui-même mal si elles ne l’avaient pas été ; mais jamais, jamais la responsabilité de ces tâches n’avait été partagée : toute l’organisation, les plannings, etc. me revenait toujours, alors que j’avais moi-même un travail salarié de responsabilité. Mais l’aurais-je voulu ? Aurais-je bien vécu de larguer le contact avec les objets, la matérialité, la vie ? Non, je ne pense pas, je le reconnais maintenant.
Que j’avais à re-réfléchir complètement à ce que je pense de la violence, de la violence même comme règlement politique obligé dans certains cas. Sur ce sujet, tout ce que j’ai pensé et pratiqué a été de l’acquis qu’on m’a inculqué.
Que j’ai énormément reçu d’amour de la part de mes enfants, mais aussi beaucoup de blessures, volontaires ou involontaires. Qu’on se fait aussi en se cassant des parents, moi la première – et que ce qu’on en garde n’est pas toujours ce que les aînés ont voulu nous transmettre, mais une trace involontaire, ténue et en même temps profonde qui nous échappe. Que c’est comme ça, que cela n’a rien à voir avec l’amour qu’on a les uns pour les autres, et que ce n’est pas grave. J’adore mes filles, mais je déteste les familles.
Que je commence juste à avoir un début de grille de lecture sur ce qui était faux et ce qui était juste – ou que je crois toujours juste dans mes engagements politiques.
Que le monde est partagé entre hommes et femmes, c’est la seule différence fondamentale universelle, au travers de toutes les cultures, et c’est une dimension, dite comme cela, qui m’avait complètement échappé tout au long de ma vie jusqu’à il y a quelques années. Or on ne peut pas être une femme et un homme en même temps. Que l’un et l’autre côté a à résoudre sa propre condition, et que c’est peut-être plus difficile du côté masculin parce que l’homme pense qu’il doit renoncer à un avantage fondamental. Or c’est devenu faux.
Que le monde tournerait mieux si chacun disait vraiment ce qu’il pense, et que la lutte contre la pollution dans notre monde passe d’abord par ne pas se laisser polluer par la pensée unique.
Je suis mieux arrivée à définir ce qui me fait vraiment plaisir et à le valoriser complètement (comme avoir du temps pour rien, au point de le préserver comme une activité établie !) et éliminer délibérément ce qui était de fausses fêtes.
Je me suis autorisée à créer et à penser à l’art comme si c’était moi qui le faisais. Quelle prétention ! Heureusement, je garde quand même beaucoup d’esprit critique par rapport à moi-même.
Moi qui ai passé quatre-vingt pour cent de ma vie à me dire que je n’étais aimable par personne, 1) je me dis que j’ai été aimée, 2) je m’aime enfin moi-même ! Je me dis en faisant un flash-back que j’ai quand même drôlement assuré, voire fait des prouesses qui me paraissent incroyables. Cela ne me donne en aucun cas un sentiment de supériorité. Cela m’intègre dans un « grand Tout », car l’humanité est ainsi ; cela me rend juste « normale ». Que néanmoins j’adore ma solitude, elle me rapproche beaucoup des autres.
Que j’ai eu une existence dans mon travail, donc par ce que j’étais, et non l’inverse.
Bref, je suis rassérénée par rapport au passé, à certains de mes démons peut-être, mais j’ai envie d’en faire quelque chose de nouveau maintenant. Voilà, pour moi c’était entre autres ça. Pour d’autres ce sera autre chose. Mais ce que je voudrais ajouter, c’est que…
3) Même si cela passe par un grand travail sur soi, quelquefois malgré soi et informel, c’est pour moi essentiellement politique
Cette « déconstruction/ reconstruction » de sa propre pensée peut être vue comme très égoïste, comme un chemin très personnel. Cela peut sans doute le rester. Mais pour moi c’est la condition pour trouver vraiment une voie pour combattre le monde tel qu’il est actuellement. Très ambitieux, certes !
On est dans une société de la causalité et de l’utilité : passer du temps pour rien, réfléchir de façon informelle à son expérience paraît donc le sommet de l’inutilité. Le revendiquer est déjà un acte de rupture, contre l’idéologie de la performance permanente et du « fil tendu ». Pour moi c’est la première couche.
La couche plus profonde, c’est qu’on est dans une société dirigée par la bourgeoisie libérale (désolée de reprendre une notion chère aux Maos, dans mes réflexions il y a aussi cela : qu’est-ce qui était faux, et qu’est-ce qui était vrai ? Et je ne rejette pas tout…).
En 68, on était face à une bourgeoisie qui n’avait pas peur de dire ce qu’elle était, autoritaire et dure. Contrairement à toutes les insanités qui sont dites sur le sujet, ce n’est pas 68 qui a apporté le laxisme, la permissivité, le chacun pour soi, mais bien l’utilisation de beaucoup de ces concepts par une bourgeoisie devenue libérale, suite aux changements économiques. Ce qu’on oublie toujours de dire, c’est qu’aucune révolution n’a eu lieu, et que même sous Mitterrand, le peuple n’a jamais été au pouvoir de quelque manière que ce soit !
C’est beaucoup plus dur de lutter contre celle-là. Ses armes sont insidieuses, on se fait vite piéger. C’est une bourgeoisie pleine de fric qui fait semblant de ne pas l’être, c’est le mensonge partout, ce sont les faux rapports « sympas », c’est l’effacement en apparence des différences de classes qui existent plus que jamais.
C’est la déresponsabilisation des dominants : personne n’est jamais responsable de rien, c’est le système (Hannah Arendt.)
C’est le discours lénifiant sur la prise en charge de la personne, alors que jamais elle n’a été aussi laminée : le dernier exemple de France Télécom est extrêmement significatif ainsi que le texte interne qui a suivi : quand le problème devient aigu, alors là, on baisse le masque et on reprend un discours hyper dur (le PDG disant « les salariés n’ont pas su comprendre les nouvelles technologies » dans un premier temps, et ensuite « face à la mode des suicides restons factuels »… On ne peut pas être plus dur, mais par rapport à avant il n’y a pas d’affrontement direct : chacun reste dans son monde, lui en rigole avec ses copains politiques et les autres restent dans leur souffrance, au nom de la sacro-sainte entreprise.
Bref, c’est tout ce que je déteste ! C’est sûr, il ne s’agit plus de faire la révolution, mais de trouver ce qui attaque vraiment le système : le rétablissement d’une pensée vraiment critique, la dénonciation de certaines choses, l’exigence et la rigueur, la lutte contre l’indifférence ; nous sommes tous concernés par ce qui arrive aux autres.
Alors des pistes ? La « déconsommation » prônée par les écolos est une voie (arrêter de penser que le bonheur, c’est le luxe) ; les « savoirs émergents » auraient pu en être une, s’ils s’en donnaient les moyens, mais ils restent entre eux à l’infini.
Mais, pour moi, le fait que chacun, de sa propre position, de sa propre expérience, puisse avoir une pensée indépendante et ose le dire, pourrait en être une décisive. Car la lutte se joue beaucoup sur la pensée.
C.P.
Femmes qui courent avec les loups de Clarissa Pinkola Estès, éd. Grasset
Savoirs émergents – Quels savoirs pour aujourd’hui ? avec la collaboration de Claire Héber-Suffrin et André Giordan, éd. Ovadia
http://grit-transversales.org/article.php3?id_article=262
Commentaires
Par Alice le jeudi 07 janvier 2010 à 03:49
Par ROQUES JACQUELINE le dimanche 17 janvier 2010 à 08:57
Par Catherine P. le jeudi 28 janvier 2010 à 14:43